Un an après la chute de Goma, dans l’est de la République démocratique du Congo, les rebelles du Mouvement du 23 mars (M23) ont consolidé un système de financement largement fondé sur le contrôle des ressources naturelles et l’instauration d’une administration parallèle dans les territoires sous leur domination, notamment au Nord-Kivu et au Sud-Kivu. Malgré les initiatives diplomatiques engagées sur la scène régionale et internationale, l’économie de guerre du mouvement rebelle demeure intacte, voire renforcée.
Une administration parallèle financée par une fiscalité omniprésente
Selon Zobel Behalal, expert senior à l’Initiative mondiale contre le crime organisé transnational et ancien membre du panel d’experts des Nations unies sur la RDC, le M23 a mis en place une nomenclature fiscale particulièrement élaborée. Celle-ci touche pratiquement tous les aspects de la vie économique et sociale des zones contrôlées : mariages, transferts de corps, traversées de frontières, exploitation de sites miniers ou encore activités commerciales courantes.
Ce système de taxation généralisée génère des revenus considérables pour le mouvement. D’autant plus que les dépenses internes du M23 restent limitées. Les combattants sont faiblement rémunérés et reçoivent essentiellement une prise en charge minimale pour leur subsistance quotidienne. Cette situation favorise les exactions individuelles contre les populations civiles, tandis que l’essentiel des fonds collectés alimente les circuits financiers des cadres politiques et militaires du mouvement.
L’extension du contrôle minier après la chute de Goma
Avant la prise de Goma, le M23 contrôlait déjà des sites miniers stratégiques, notamment à Rubaya, un centre névralgique de l’exploitation du coltan. Depuis un an, le mouvement a élargi son emprise, en particulier dans la province du Sud-Kivu, où il a mis la main sur des sites produisant de l’or et de la wolframite, deux minerais à forte valeur sur les marchés internationaux.
Parallèlement, le M23 a maintenu son contrôle sur les routes d’exportation des minerais, notamment celles reliant Rubaya au Rwanda. Ces circuits logistiques sécurisés permettent au mouvement de transformer l’exploitation illicite des ressources naturelles en flux financiers réguliers, qui alimentent directement son fonctionnement et renforcent sa capacité de nuisance.
Des bénéfices régionaux et des soutiens identifiés
Les revenus issus de cette économie minière ne profitent pas uniquement au M23. D’après les révélations de Zobel Behalal, le soutien massif du Rwanda au mouvement rebelle est largement documenté. Les statistiques d’exportation du coltan rwandais entre janvier et juin 2025 affichent une hausse de 200 % par rapport à la même période en 2024, un écart difficilement explicable sans les minerais provenant des zones sous contrôle du M23, ajoute-t-il.
D’autres pays de la région tirent également profit, de manière plus indirecte, de cette situation. Les échanges commerciaux entre les zones contrôlées par le M23, l’Ouganda, mais aussi des pays plus éloignés comme le Kenya et la Tanzanie, alimentent des réseaux économiques qui bénéficient de cette instabilité. À Goma, par exemple, le commerce du carburant est désormais sous le contrôle de proches du général Sultani Makenga, chef militaire du M23, qui détiennent un monopole sur l’importation, notamment depuis le Kenya.
Des initiatives diplomatiques face à l’angle mort économique
Depuis un an, les initiatives diplomatiques se sont multipliées pour tenter de mettre fin au conflit. Toutefois, leur impact sur le terrain reste limité. Pour Zobel Behalal, cette inefficacité s’explique par un angle mort majeur des processus de paix : la question du contrôle et de l’exploitation des ressources naturelles, qui constitue pourtant le véritable carburant de la guerre.
Si le processus de Washington et l’accord-cadre signé fin 2025 aux États-Unis ambitionnent de placer la dimension économique régionale au cœur des discussions, les mesures concrètes tardent à produire des effets. L’expert met en garde contre le risque que ces mécanismes deviennent une prime à l’expansion territoriale et un levier d’enrichissement supplémentaire pour des réseaux criminels déjà bien implantés.
Une économie de guerre durable
Un an après la prise de Goma, le constat est clair : tant que l’accès du M23 et de ses soutiens aux ressources naturelles ne sera pas effectivement entravé, les perspectives de paix resteront fragiles. L’exploitation illicite des minerais implique des réseaux criminels qui traversent les frontières et s’étendent jusqu’aux élites politiques et sécuritaires de plusieurs pays de la région, y compris en RDC.
Dans ce contexte, le financement du M23 demeure le nœud central du conflit, un enjeu encore insuffisamment pris en compte par les efforts diplomatiques actuels, malgré son rôle déterminant dans la prolongation de l’instabilité à l’est du Congo.
Jean-Baptiste Leni