Stratégiste senior, expert en économie, innovation et politique publique, Al Kitenge est une voix reconnue du monde des affaires congolais. Pour Deskeco.com, il décrypte la portée réelle du nouveau Tribunal pénal économique et financier, ses conditions d'efficacité, et ce qu'il révèle des failles du système existant.
La création d'un tribunal spécialisé dans les crimes économiques et financiers va-t-elle améliorer le climat des affaires en RDC ?
Soyons précis : ce dispositif n'a absolument rien à voir avec le climat des affaires. Il a à voir avec le fait qu'il existe une délinquance financière qu'il faut stopper. Les outils existants laissent trop de marges.
C'est-à-dire ?
On a vu des gens voler, et on n'a même pas été capable de récupérer ce qui avait été pris. Aujourd'hui, nous avons un instrument. S'il fonctionne bien, il sera en mesure de dissuader. Et ceux qui se permettront de franchir la ligne pourront être poursuivis, et contraints de rembourser ce qu'ils ont pris à l'État ou à la communauté.
Ce type de juridiction existe ailleurs ?
Oui, c'est un outil qui existe dans d'autres pays. Il est très bien qu'on l'ait enfin.
La RDC dispose pourtant déjà de l'Inspection générale des finances et de la Cour des comptes. En quoi cette juridiction apporte-t-elle quelque chose de fondamentalement différent ?
Les missions de l'IGF sont très limitées. Alingete le disait lui-même : son travail consiste à faire l'audit, à identifier les problèmes, puis à transmettre au parquet.
Et ensuite ?
Ensuite, rien. Nous n'avions pas de parquet spécialisé, avec des agents formés et certifiés pour traiter ce type de dossiers. C'est précisément ce vide que comble cette nouvelle juridiction. Ce n'est pas un nouvel instrument de plus : c'est un instrument dont on avait véritablement besoin.
À quelles conditions ce tribunal sera-t-il réellement efficace ?
Le chef de l'État a fixé un délai de trois mois pour que la juridiction soit opérationnelle, que les équipes soient en place et que tous les textes d'application soient pris. C'est la condition minimale.
Il y en a d'autres ?
Oui, et c'est peut-être la plus importante. Il est essentiel que les citoyens s'approprient cet instrument. Sans appropriation citoyenne, on risque de se retrouver dans une situation où des acteurs intéressés ralentissent délibérément la mise en place du dispositif, et où personne ne les interpelle. L'instrument ne vaudra que si la société se sent concernée par son fonctionnement.
Al Kitenge est Senior Strategist, expert en économie, innovation et politique publique, spécialiste de la performance des entreprises et de l'intelligence économique et financière.
Propos recueillis par Jean-Baptiste Leni