Face à une économie largement extravertie, dominée par les importations et portée essentiellement par le secteur extractif, la République démocratique du Congo (RDC) est à la croisée des chemins. Alors que les débats sur les réformes économiques s’intensifient, une voix académique plaide pour une approche simple, mais structurante : faire de l’industrialisation régionale le cœur de la stratégie nationale.
Pour Georges Byeragi Safary, professeur d’économie et spécialiste du commerce international, la RDC n’a pas besoin d’un plan économique complexe.
« L’objectif doit être unique : asseoir une domination industrielle à l’échelle régionale », soutient-il. Une orientation qui, selon lui, permettrait de corriger les déséquilibres actuels d’une économie dépendante de l’extérieur.
Malgré des ressources naturelles abondantes — cuivre, cobalt, or — la structure économique de la RDC reste peu diversifiée. Selon les données recueillies par Deskeco, le secteur minier représente plus de 90 % des exportations du pays, tandis que l’industrie manufacturière demeure marginale dans le produit intérieur brut (PIB).
Cette dépendance s’accompagne d’une forte présence d’opérateurs étrangers dans les circuits commerciaux et industriels. Dans plusieurs segments — import-export, distribution, transformation — les activités sont largement dominées par des acteurs expatriés, notamment d’origine libanaise, indienne ou chinoise. Une réalité qui limite la montée en puissance d’un tissu entrepreneurial local solide.
L’industrialisation comme socle stratégique
Pour inverser cette tendance, le professeur Byeragi propose une stratégie centrée sur la construction d’un écosystème industriel intégré. Celui-ci reposerait sur des investissements massifs dans les infrastructures clés : ports et corridors logistiques, routes et réseaux de transport aéroports centrales hydroélectriques, zones industrielles structurées chaînes d’approvisionnement cohérentes.
« Il ne s’agit pas seulement de transformer les matières premières, mais de bâtir un véritable pouvoir industriel », explique-t-il.
Dans cette vision, l’industrie devient un levier de puissance nationale, bien au-delà de la simple production. L’analyse du professeur met en lumière une dimension souvent négligée : le lien entre industrialisation et influence géopolitique. Une nation capable de produire à grande échelle pour les marchés régionaux et internationaux attire non seulement les investissements, mais aussi les talents et les innovations.
« Quand un pays développe son industrie, il capte les meilleurs ingénieurs, stimule la recherche et contrôle progressivement l’écosystème technologique », souligne-t-il. À l’inverse, la désindustrialisation entraîne une perte d’emplois, mais aussi de souveraineté économique, de sécurité d’approvisionnement et de leadership stratégique.
Dans un contexte de mondialisation, la concentration industrielle devient un facteur déterminant de puissance. Pour la RDC, le défi est donc double : réduire sa dépendance extérieure et renforcer sa capacité de production interne. Les chiffres économiques récents montrent que, malgré une croissance soutenue ces dernières années — tirée principalement par le secteur minier — les retombées sur l’emploi et la classe moyenne restent limitées. Le taux de transformation locale des matières premières demeure faible, ce qui prive l’économie de chaînes de valeur à forte valeur ajoutée.
Selon Byeragi, « reconstruire une industrie manufacturière domestique permettrait de sécuriser la prospérité de la classe moyenne, mais aussi d’assurer le leadership technologique et la souveraineté économique du pays ».
La compétition économique mondiale, rappelle-t-il, se joue désormais sur la localisation des industries. Les pays capables d’attirer et de retenir les unités de production concentrent la richesse, l’innovation et le pouvoir. Dans ce contexte, la RDC dispose d’atouts majeurs : un vaste marché intérieur, une position géographique stratégique au cœur de l’Afrique et des ressources énergétiques considérables, notamment avec le potentiel hydroélectrique du fleuve Congo.
Toutefois, la concrétisation de cette ambition passe par des réformes structurelles : amélioration du climat des affaires, sécurisation des investissements, stabilité réglementaire et développement des infrastructures.
Jean-Baptiste Leni